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CAN 2025 : le football comme mémoire, un projet décolonial en mouvement

  • Alice
  • 21 janv.
  • 9 min de lecture

La Coupe d’Afrique des nations n’est jamais un simple tournoi de football entre nations. Depuis sa création en 1957, la CAN accompagne les transformations profondes du continent africain, de l’éveil des indépendances aux recompositions politiques contemporaines. Au lendemain de la finale de la CAN 2025 remportée cette année par le Sénégal et organisée au Maroc, la compétition apparaît plus que jamais comme un espace où se croisent sport, mémoire, identité et affirmation politique. À travers ses rituels, ses symboles et ses récits, le football africain s’est imposé comme un outil de narration collective, capable de porter un projet décolonial là où les discours institutionnels échouent très souvent.


Une compétition née dans le sillage des indépendances africaines


La Coupe d’Afrique des Nations naît d’un moment historique précis, marqué par la remise en cause de l’ordre colonial et l’affirmation progressive des souverainetés africaines. Sa création, en 1957, précède même la vague massive des indépendances des années 1960, ce qui en fait un objet politique avant d’être un événement sportif.

À cette époque, le football est déjà profondément implanté sur le continent, introduit par les puissances coloniales comme outil de discipline, de contrôle social et parfois de propagande impériale. Mais il est rapidement réapproprié par les populations locales, devenant un espace d’expression collective, de rivalité symbolique et de fierté nationale naissante. Le football colonial, pensé comme un loisir encadré, se transforme progressivement en lieu de contestation silencieuse, puis explicite.

C’est dans ce contexte que se crée la Confédération Africaine de Football (CAF) en 1957, portée par des dirigeants convaincus que le sport peut accompagner l’émancipation politique du continent. La première édition de la CAN, organisée au Soudan, réunit seulement trois pays, l’Égypte, l’Éthiopie et le pays hôte, mais son importance symbolique dépasse largement son format réduit.

Dès l’origine, la CAN affirme un positionnement politique clair. L’exclusion de l’Afrique du Sud en raison de l’apartheid constitue un acte fondateur : la compétition se définit comme incompatible avec un régime de ségrégation raciale. Ce choix inscrit la CAN dans une logique panafricaine et anticoloniale, en rupture avec les organisations sportives internationales souvent marquées par la prudence diplomatique.

À travers cette décision, la CAN affirme que le football africain ne peut être neutre face à l’injustice. Elle devient ainsi l’un des premiers espaces institutionnels africains à traduire un engagement politique collectif, avant même que de nombreux États n’accèdent formellement à l’indépendance.

Au fil des années 1960 et 1970, l’élargissement progressif de la compétition accompagne l’entrée de nouveaux États sur la scène internationale. Chaque nouvelle sélection participante représente plus qu’un pays : elle incarne une souveraineté fraîchement acquise, un drapeau récemment levé, une voix qui réclame reconnaissance.

La CAF souligne que la Coupe africaine des Nations s’est construite parallèlement à « l’Afrique moderne », devenant un marqueur de continuité historique entre luttes de libération, construction étatique et affirmation culturelle. Cette proximité entre sport et politique explique pourquoi la CAN a toujours été perçue comme un événement chargé de sens, de mémoire et d’attentes collectives.

Ainsi, dès ses premières éditions, la CAN remplit une fonction essentielle : rendre visible une Afrique qui se raconte elle-même, par ses joueurs, ses publics et ses symboles, sans passer par le filtre des puissances coloniales. Elle offre un espace où la victoire sportive devient une victoire narrative, et où le terrain de football se transforme en scène d’affirmation historique.


La CAN comme projet décolonial : s’émanciper sans se dissoudre


Parler de la Coupe d’Afrique des nations comme d’un projet décolonial ne signifie pas en faire un espace idéalisé, exempt de contradictions mais cela signifie plutôt reconnaître que, depuis sa création, la CAN s’est construite contre une double assignation : être à la fois un football périphérique et un réservoir de talents destiné à enrichir les championnats européens. La CAN s’est donc pensée, très tôt, comme un espace d’affirmation autonome.

Cette ambition s’incarne d’abord dans la volonté de la Confédération africaine de football de maîtriser ses propres calendriers, ses compétitions et ses règles, malgré les pressions constantes de la FIFA, des ligues européennes et des clubs étrangers. La récurrence des critiques occidentales sur l’organisation de la CAN comme par exemple au sujet des conditions climatiques, des infrastructures ou encore de l'arbitrage participe d’un regard hérité du colonialisme sportif, qui évalue le football africain à l’aune de normes définies ailleurs.


Face à cela, la CAN oppose une logique différente : celle d’un tournoi ancré dans les réalités du continent. Jouer en janvier, c'est une adaptation aux saisons locales. Maintenir la CAN malgré les contraintes logistiques, c’est refuser que l’Afrique se conforme entièrement aux exigences du football mondialisé centré sur l’Europe.

Le projet décolonial de la CAN se lit aussi dans sa fonction symbolique. Contrairement aux compétitions européennes, la CAN repose évidemment sur la performance sportive, mais aussi et surtout sur une forte charge identitaire. Les sélections nationales deviennent des espaces de représentation collective où se croisent histoire coloniale, diasporas, fractures internes et aspirations communes. Les joueurs, souvent formés en Europe, reviennent sous les couleurs nationales pour réinscrire leur trajectoire individuelle dans une histoire collective.

Cette tension entre mondialisation du football et affirmation continentale est au cœur de la CAN contemporaine. La CAF insiste sur cette volonté de faire de la CAN une compétition à la fois compétitive, inclusive et porteuse d’un récit africain propre, capable de dialoguer avec le football mondial sans s’y dissoudre.


L’élargissement à 24 équipes illustre cette ambition décoloniale. Il faut rendre visible la pluralité du continent, y compris les nations historiquement marginalisées sur la scène footballistique. Cette logique tranche avec une vision élitiste du sport et rappelle que la CAN se pense comme un espace de représentation avant d’être un simple spectacle.

Enfin, la CAN agit comme un contre-récit. Là où le football africain est souvent raconté à travers le prisme de la pauvreté, du chaos ou du retard, la compétition met en avant des formes d’organisation, de créativité et de ferveur populaire qui échappent aux standards occidentaux. En ce sens, la CAN cherche à redéfinir les critères mêmes de la reconnaissance.

Le projet décolonial de la CAN n’est donc ni figé ni achevé. Il se heurte à des contraintes économiques, à des dépendances structurelles et à des rapports de force persistants. Mais il demeure un espace rare où l’Afrique affirme, par le football, sa capacité à produire ses propres normes, ses propres récits et sa propre mémoire collective.


Football, mémoire et récits nationaux : quand le terrain devient archive


Le football occupe une place singulière dans la construction de la mémoire collective, précisément parce qu’il échappe aux formes traditionnelles de transmission historique. Là où les archives écrites, les discours officiels ou les commémorations peinent parfois à toucher l’ensemble d’une société, le football agit par l’émotion, l’identification et le partage. Il transforme l’histoire en expérience vécue.

En Afrique, cette fonction mémorielle du football est d’autant plus forte que les États-nations sont souvent jeunes, issus de découpages coloniaux qui ont laissé des frontières fragiles et des récits nationaux inachevés. Dans ce contexte, la sélection nationale devient l’un des rares espaces où une communauté politique se donne à voir de manière concrète. Le maillot, l’hymne, les couleurs condensent une histoire collective souvent difficile à formuler autrement.


La CAN prend ici toute son importance. Chaque édition produit ses propres récits fondateurs, qui s’inscrivent durablement dans la mémoire populaire. Le sacre de l’Afrique du Sud lors de la Coupe d’Afrique des nations 1996, deux ans après la fin officielle de l’apartheid, dépasse largement le cadre sportif : il devient un symbole de réintégration internationale et de reconstruction nationale.

De la même manière, la victoire de la Zambie lors de la Coupe d’Afrique des nations 2012, remportée à proximité du lieu du crash aérien de 1993 ayant décimé l’équipe nationale, prend la forme d’un hommage collectif. Le football permet ici de transformer un traumatisme national en mémoire partagée, en lui donnant une issue symbolique.

Ces récits ne sont pas secondaires. Ils structurent une mémoire populaire transmise oralement, émotionnellement, parfois plus durablement que les récits institutionnels. Les exploits sportifs deviennent des repères chronologiques, des moments de référence, des points d’ancrage identitaires. On se souvient d’une victoire comme on se souvient d’un tournant politique.

Le football possède aussi une capacité rare : il rend visible des trajectoires complexes, marquées par la colonisation et la diaspora. Le nombre de joueurs africains évoluent dans des championnats européens avec un héritage direct des déséquilibres économiques et sportifs produits par l’histoire coloniale. Lorsqu’ils revêtent le maillot national à la CAN, ces trajectoires individuelles fragmentées se recomposent en un récit collectif. Le football devient alors un lieu de réappropriation symbolique, où l’exil, la migration et la mondialisation sont réinscrits dans une histoire nationale et continentale.

Enfin, la mémoire produite par la CAN n’est pas figée. Elle est rituelle, cyclique, toujours rejouée. Tous les deux ans, le tournoi réactive les souvenirs passés, les compare au présent et en crée de nouveaux. Cette répétition fait de la CAN une véritable archive vivante, où la mémoire se conserve dans le mouvement.

En ce sens, le football africain ne se contente pas d’accompagner l’histoire : il en devient l’un des vecteurs les plus puissants. Là où les mémoires coloniales restent souvent conflictuelles ou inachevées, le football offre un espace de narration collective, capable de dire la douleur, la résilience et la fierté sans passer par les mots du pouvoir.


La CAN 2025 : enjeux politiques contemporains et luttes de représentation


La CAN 2025, organisée au Maroc, s’inscrit dans un moment politique et géopolitique particulier, où le football africain est traversé par des tensions entre affirmation continentale, diplomatie régionale et intégration dans le football mondialisé. Le choix du pays hôte relève de critères sportifs ou logistiques mais est aussi le reflet de rapports de force politiques et symboliques au sein du continent.

Pour le Maroc, l’événement s’inscrit dans une stratégie plus large de positionnement africain, marquée par un retour diplomatique affirmé sur le continent et une volonté de devenir un hub sportif et économique. La CAN devient ainsi un outil de soft power, où le football sert de vitrine à des projets nationaux et continentaux.

Mais évidemment, ces enjeux politiques ne se limitent pas au pays hôte. La CAN 2025 intervient dans un contexte où la Confédération africaine de football cherche à redéfinir sa place dans l’architecture du football mondial. Les débats sur le calendrier, la concurrence avec les compétitions européennes, la libération des joueurs par les clubs et la réforme des formats traduisent une tension persistante : comment renforcer l’autonomie du football africain sans se soumettre aux logiques dominantes du marché global ?

La CAF souligne cette volonté de repositionnement stratégique, notamment à travers la réforme du calendrier de la CAN à partir de 2028 et l’ambition de renforcer la visibilité et la compétitivité des compétitions africaines. Ces choix, souvent présentés comme techniques, sont profondément politiques : ils interrogent la capacité du continent à définir ses propres priorités face à des centres de pouvoir extérieurs.

La CAN 2025 devient ainsi un espace de négociation permanente entre héritage décolonial et contraintes contemporaines. Elle révèle que le football africain ne peut être pensé hors du monde, mais qu’il cherche encore à y entrer selon ses propres termes.


Pourquoi le football occupe une place centrale dans la mémoire collective africaine


Si le football joue un rôle aussi important dans la mémoire collective africaine, c’est parce qu’il combine trois dimensions rarement réunies ailleurs : la participation populaire, l’incarnation symbolique et la répétition rituelle. Contrairement aux récits historiques officiels, souvent produits par les élites politiques ou académiques, le football est vécu, partagé et transmis dans l’espace public.

Dans de nombreuses sociétés africaines, le football a accompagné les moments fondateurs de l’histoire contemporaine : indépendances, transitions politiques, réconciliations nationales. Il offre un langage commun capable de traverser les divisions ethniques, linguistiques ou sociales héritées de la colonisation. Là où les États-nations peinent parfois à produire un récit unificateur, le football crée des moments d’identification collective immédiate.

Cette centralité tient aussi à la dimension corporelle du sport. La mémoire footballistique ne passe pas uniquement par les mots ou les images d’archives, mais par les gestes, les émotions, les chants, les silences. Elle s’inscrit dans les corps autant que dans les récits. En ce sens, le football produit une mémoire affective, souvent plus durable que les discours institutionnels.

La CAN, en tant que rituel continental récurrent, amplifie ce phénomène. Elle permet de relier les mémoires nationales entre elles, de créer des références communes à l’échelle du continent. Chaque édition réactive les souvenirs des précédentes, les compare, les actualise.

Enfin, le football offre un espace rare où les héritages coloniaux peuvent être symboliquement renversés. Les anciennes hiérarchies — centres et périphéries, dominants et dominés — sont momentanément suspendues. Une victoire sur le terrain peut devenir une victoire narrative, une manière de reprendre la parole face à un monde qui a longtemps raconté l’Afrique à sa place.

C’est pourquoi la CAN ne peut être réduite à un simple événement sportif. Elle participe à la construction d’une mémoire collective africaine qui ne se limite pas à la souffrance coloniale, mais intègre la fierté, la créativité et la capacité à produire ses propres récits. Dans un continent où la justice historique reste souvent inachevée, le football agit comme un espace de reconnaissance symbolique puissant.

Lexique


Coupe d’Afrique des nations (CAN) : Compétition continentale de football créée en 1957, organisée par la Confédération africaine de football, et étroitement liée à l’histoire politique et postcoloniale du continent africain.


Confédération africaine de football (CAF) : Institution fondée en 1957 pour organiser et structurer le football africain, pensée dès l’origine comme un outil d’autonomie continentale face aux structures sportives dominées par l’Europe.


Décolonialité : Courant de pensée et démarche critique visant à analyser et dépasser les héritages du colonialisme dans les rapports de pouvoir, les savoirs, les récits et les institutions contemporaines.


Soft power : Capacité d’un État ou d’une institution à exercer une influence par la culture, le sport ou l’image plutôt que par la contrainte militaire ou économique.

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