Criminaliser la colonisation : l’Algérie et la loi du 24 décembre 2025 face au déni français et à l’impasse mémorielle
- Alice
- il y a 3 jours
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Le 24 décembre, le Parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française en Algérie (1830-1962) et réclamant à la France des excuses officielles ainsi que des réparations. Présentée comme un acte de justice historique et de reconnaissance des crimes coloniaux, cette loi a immédiatement provoqué une réaction hostile de Paris, ravivant une crise diplomatique déjà profonde.
Au-delà de la confrontation politique, ce nouveau texte de loi révèle une impasse mémorielle durable entre la France et l’Algérie : celle d’un passé colonial jamais véritablement reconnu comme crime et d’une justice historique constamment repoussée au nom du pragmatisme diplomatique.
La loi du 24 décembre 2025 : une loi née de la crise diplomatique et d’un passé colonial non soldé
L’adoption, le 24 décembre, par le Parlement algérien d’une loi criminalisant la colonisation française ne peut être pas comprise comme un simple geste mémoriel isolé. Elle s’inscrit dans un moment politique précis, marqué par une dégradation profonde des relations entre Alger et Paris mais aussi par une lassitude ancienne face à l’absence de reconnaissance juridique des crimes coloniaux.
Depuis plusieurs années, la relation franco-algérienne oscille entre tentatives de rapprochement symbolique et retours brutaux des tensions. La reconnaissance par la France, à l’été 2024, du plan marocain d’autonomie du Sahara occidental a constitué un point de rupture majeur pour Alger, qui y a vu une remise en cause directe de ses positions diplomatiques et de son rôle régional. À cela s’ajoutent des contentieux persistants comme la politique des visas, les expulsions, la coopération sécuritaire asymétrique ou encore une mémoire coloniale non apaisée.
C’est dans ce climat que le Parlement algérien adopte à l’unanimité une loi qualifiant la colonisation française de crime d’État, imprescriptible, engageant la responsabilité historique et morale de la France et ouvrant la voie à des demandes d’excuses officielles et de réparations.
Le caractère unanime du vote révèle la fonction politique interne du texte. La mémoire de la guerre de libération reste le socle fondateur de la légitimité de l’État algérien. En réaffirmant ce récit à travers le droit, le pouvoir algérien consolide une identité nationale construite autour de la lutte anticoloniale, dans un contexte de tensions sociales et économiques où la référence au passé joue le rôle de stabilisateur. Mais réduire cette loi à une instrumentalisation politique serait passer à côté de sa profondeur mémorielle.
La colonisation comme traumatisme historique non réparé
La colonisation de l’Algérie par la France, entamée en 1830, constitue l’une des expériences coloniales les plus longues et les plus violentes du XIXᵉ et du XXᵉ siècle. Elle repose sur une domination administrative, une conquête militaire brutale, des massacres de masse, la dépossession systématique des terres, la destruction des structures sociales et l’instauration d’un régime juridique d’exception fondé sur l’inégalité raciale.
Dès le XIXᵉ siècle, les enfumades, les déportations et la répression collective marquent durablement la société algérienne. La colonisation transforme les rapports sociaux, économiques et culturels, en installant une hiérarchie durable entre colons et colonisés.
La guerre d’indépendance (1954–1962) constitue l’aboutissement de cette violence structurelle. Arrestations massives, torture systématique, exécutions extrajudiciaires, déplacements forcés de populations : la guerre oppose l’armée française au Front de libération nationale dans un conflit où les civils paient un tribut considérable. Pourtant, cette guerre se conclut sans véritable justice internationale. Les accords d’Évian mettent fin au conflit mais suspendent toute poursuite judiciaire des crimes commis.
Depuis l’indépendance, l’Algérie vit donc avec une mémoire profondément marquée par une violence reconnue dans le récit national, mais non reconnue juridiquement par l’ancienne puissance coloniale. Cette dissymétrie mémorielle alimente un sentiment d’injustice transmis de génération en génération.
Contrairement à d’autres crimes de masse du XXᵉ siècle, la colonisation et la guerre d’Algérie n’ont jamais fait l’objet d’un processus de justice internationale comparable. La France a reconnu progressivement certains faits comme la torture, les massacres, les assassinats ciblés mais toujours sous une forme morale, fragmentaire et non contraignante. Lorsque Emmanuel Macron qualifie en 2017 la colonisation de « crime contre l’humanité », la déclaration marque une rupture symbolique. Mais à nouveau, elle reste isolée, sans traduction juridique, sans excuses officielles, sans mécanisme de réparation. Le vocabulaire choisi lors de cette déclaration est fort, mais soigneusement désamorcé. Ce décalage entre les mots et les actes constitue le cœur du déni contemporain : la France accepte de nommer, mais refuse de tirer les conséquences de ce qu’elle nomme.
Cela créé donc forcément un blocage qui nourrit des mémoires antagonistes : en France, une mémoire fragmentée, souvent défensive, tiraillée entre reconnaissance partielle et refus de la repentance et en Algérie, une mémoire structurante, centrale, mais parfois instrumentalisée faute de reconnaissance extérieure.
La loi algérienne du 24 décembre s’inscrit donc précisément dans ce blocage et cet écart mémoriel. En l’absence de justice internationale, elle cherche à produire un cadre normatif national permettant de nommer les crimes, d’en fixer la qualification juridique et d’en transmettre la mémoire. Ainsi, cette loi ne crée pas un conflit mémoriel : elle le rend visible. Elle révèle l’impossibilité persistante d’un récit partagé entre la France et l’Algérie, tant que la colonisation est traitée comme un objet d’histoire sensible, et non comme un objet de justice.
Une réaction française révélatrice
La réaction officielle française à la loi algérienne du 24 décembre est révélatrice de cette posture. Le texte est immédiatement qualifié d’initiative « hostile », « unilatérale » et « sans portée juridique ». Le débat est déplacé vers le terrain du droit international et de la procédure, évitant soigneusement toute discussion sur le fond des crimes coloniaux.
En affirmant que la loi n’a « aucune valeur juridique » et qu’elle contrevient à l’esprit du dialogue mémoriel, la France refuse implicitement de reconnaître le droit de l’Algérie à qualifier juridiquement sa propre histoire. La mémoire algérienne est ainsi tolérée tant qu’elle reste narrative et elle devient problématique dès lors qu’elle se transforme en norme.
Le dialogue mémoriel franco-algérien souffre ainsi d’une asymétrie fondamentale. La France se positionne comme arbitre du raisonnable, appelant à une mémoire « apaisée », tout en fixant elle-même les limites de ce qui peut être, oui ou non, reconnu. L’Algérie, de son côté, est sommée de ne pas politiser un passé qui continue pourtant de produire des effets politiques, sociaux et symboliques, de structurer les rapports de pouvoir, les imaginaires et les inégalités dans sa société contemporaine.
La loi algérienne du 24 décembre cherche donc à briser cette asymétrie. Elle affirme que l’absence de justice n’est plus acceptable et que, faute de reconnaissance internationale, l’État algérien se donne le droit de nommer juridiquement la colonisation dans son propre ordre légal. Ce geste est perçu en France comme une provocation. Mais il est avant tout le symptôme d’un dialogue mémoriel bloqué, où la reconnaissance est tolérée tant qu’elle ne devient pas contraignante.
Quand la justice refusée fait loi
La loi algérienne du 24 décembre ne règle pas la question de la colonisation française. Elle en révèle, au contraire, la profonde irrésolution. En criminalisant la colonisation dans son droit interne, l’Algérie acte l’échec d’un dialogue mémoriel fondé sur les seuls gestes symboliques et affirme que le temps de la patience est révolu. La réaction française, en rejetant toute portée juridique à ce texte, prolonge un déni colonial qui ne dit pas son nom : reconnaître les faits sans en assumer les conséquences, accepter la mémoire tant qu’elle reste non contraignante. Cette position alimente une tension durable, où chaque avancée symbolique est suivie d’un recul politique. Ce face-à-face révèle une vérité bien plus large que nous avons longuement exploré sur ce média : il n’existe pas de mémoire apaisée sans justice. Tant que la colonisation sera traitée comme un objet d’histoire sensible mais non justiciable, elle continuera de produire des conflits politiques, des lois mémorielles et des ruptures diplomatiques. La question posée par la loi algérienne dépasse donc le simple cadre bilatéral. Elle interroge la capacité des anciennes puissances coloniales à affronter leur histoire autrement que par le langage de la précaution, et celle des sociétés anciennement colonisées à préserver un espace critique autour de leur propre mémoire. Lorsque la justice est refusée, la mémoire devient le dernier recours. Mais une mémoire sans justice reste une mémoire en lutte, condamnée à revenir, encore et encore, sous la forme de crises, de lois et de ruptures.
Lexique
Colonisation : Processus de domination politique, militaire, économique et culturelle exercé par une puissance étrangère sur un territoire et sa population, impliquant dépossession, hiérarchisation raciale et violences structurelles.
Loi mémorielle : Texte législatif visant à encadrer l’interprétation ou la reconnaissance d’un événement historique. Elle peut servir la justice symbolique, mais soulève des enjeux de liberté historique et de pluralisme.
Imprescriptibilité : Principe juridique selon lequel certains crimes, en raison de leur gravité, ne peuvent être effacés par le temps.
Accords d’Évian : Accords signés en 1962 mettant fin à la guerre d’Algérie, sans ouvrir de mécanisme de justice internationale pour les crimes commis.
Souveraineté mémorielle : Capacité d’un État ou d’un peuple à définir, transmettre et protéger son récit historique sans dépendre de la reconnaissance extérieure.

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