Chili 2025 : quand l’extrême droite revient par les urnes et avec elle le spectre de l’oubli
- Alice
- 22 déc. 2025
- 8 min de lecture
L'élection présidentielle chilienne de décembre 2025 marque un tournant historique dont la portée dépasse largement le cadre national. En portant au pouvoir José Antonio Kast, le Chili élit son président le plus à droite depuis la fin de la dictature militaire en 1990. Une victoire acquise par les urnes, mais chargée d'un héritage lourd : celui de Pinochet, de ses violences et des silences qui continuent de les entourer.
Chili 2025 : une victoire électorale, un basculement politique et mémoriel
L'élection présidentielle chilienne de décembre 2025 ne peut être lue comme une simple alternance démocratique. Elle constitue un véritable moment de bascule, révélateur d'un malaise profond qui traverse la société chilienne depuis plusieurs années et dont l'issue électorale a cristallisé des tensions longtemps contenues.
Le 14 décembre, au second tour du scrutin, José Antonio Kast s'impose largement face à la candidate de gauche Jeannette Jara, recueillant plus de 58% des suffrages. Un score obtenu avec une participation significative qui confère à cette victoire une pleine légitimité démocratique et rend d'autant plus nécessaire l'analyse de ce qu'elle signifie politiquement.
Depuis la fin de la dictature, le Chili a longtemps été présenté comme un modèle de stabilité institutionnelle en Amérique latine. Mais cette image s'est fissurée. La révolte sociale en 2019, déclenchée par l'augmentation du prix des transports mais nourrie aussi par des décennies d'inégalités, a profondément ébranlé le contrat social chilien. Si elle a ouvert des espoirs de transformation, elle a aussi laissé des traces durables : sentiment d'insécurité, fatigue démocratique, méfiance envers les élites politiques de tous les bords.
La pandémie, la stagnation économique et l'augmentation des migrations régionales, notamment en provenance du Venezuela ont accentué ce climat anxiogène. Dans ce contexte, le discours de José Antonio Kast s’est imposé comme une réponse simple à des problèmes complexes : restaurer l’ordre, fermer les frontières, renforcer l’autorité de l’État.
Cette rhétorique s’inscrit dans une dynamique continentale et mondiale, marquée par la montée des droites radicales autoritaires, de Jair Bolsonaro à Javier Milei, en passant par Nayib Bukele. Le Chili, longtemps perçu comme une exception, rejoint ainsi une trajectoire inquiétante où la promesse d’ordre supplante celle de justice sociale.
José Antonio Kast n’est ni un homme neuf, ni un produit improvisé de la colère populaire. Ancien député, fondateur du Parti républicain, catholique ultraconservateur revendiqué, il incarne une extrême droite structurée, patiente, qui a su attendre son moment. En 2017, il ne recueillait qu’environ 8 % des voix. Huit ans plus tard, il accède au pouvoir avec une majorité confortable, porté par un Parlement largement dominé par les droites.
Son projet est idéologique avant d’être conjoncturel. Il repose sur une vision autoritaire de l’État, une conception hiérarchique de la société et une lecture profondément conservatrice des droits humains. Opposé à l’avortement même en cas de viol, hostile aux droits des personnes LGBTQ+, défenseur d’un ordre moral traditionnel, José Antonio Kast a temporairement adouci son discours pendant la campagne sans jamais renier ses positions de fond.
Mais c’est surtout son rapport à l’histoire chilienne qui distingue José Antonio Kast de ses prédécesseurs. Là où la droite traditionnelle s’était efforcée, au moins en surface, de prendre ses distances avec la dictature militaire, lui assume une filiation idéologique directe. Il n’a jamais caché son admiration pour le régime d’Augusto Pinochet, allant jusqu’à affirmer que ce dernier aurait voté pour lui s’il avait été encore en vie.
Cette posture n’est pas marginale dans sa stratégie politique : elle participe à une réhabilitation implicite du pinochétisme, présenté comme un moment d’ordre, de croissance et de fermeté face au « chaos ». Une relecture qui trouve un écho auprès d’une partie de la population, notamment parmi les générations qui n’ont pas vécu directement la dictature ou qui en ont hérité une mémoire fragmentée.
Le parcours de José Antonio Kast est indissociable de son histoire familiale. Son père, immigré allemand arrivé au Chili après la Seconde Guerre mondiale, a été membre du parti nazi, un fait qui est documenté, mais systématiquement minimisé par le président élu. Plus significatif encore est le rôle de son frère aîné, Miguel Kast, figure centrale de la dictature et artisan des réformes économiques ultra-libérales qui ont profondément transformé le pays.
Cet héritage constitue un solide socle idéologique. En valorisant l’ordre autoritaire et le modèle économique imposé sous la dictature, il s’inscrit dans une continuité assumée, rompant avec des décennies de consensus fragile autour de la condamnation du régime militaire.
Les scènes qui ont suivi son élection avec des portraits de Pinochet brandis dans les rues, des slogans à la gloire de l’ancien dictateur ont révélé ce que cette victoire a libéré : une parole longtemps contenue, désormais décomplexée, qui ne se contente plus de relativiser le passé, mais cherche à le réhabiliter.
La dictature de Pinochet : une violence fondatrice dont l’ombre persiste
Pour comprendre la portée de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite au Chili, il faut revenir à ce que fut réellement la dictature militaire instaurée par Augusto Pinochet après le coup d’État du 11 septembre 1973.
Entre 1973 et 1990, le Chili a vécu sous un régime militaire fondé sur la répression organisée de toute opposition réelle ou supposée. Selon les chiffres aujourd’hui reconnus par les institutions chiliennes elles-mêmes, plus de 3 200 personnes ont été exécutées ou portées disparues, environ 40 000 ont été détenues arbitrairement ou torturées pour des motifs politiques.
Centres de détention clandestins, torture systématique, disparitions forcées, exils contraints : la dictature a instauré une économie de la peur destinée à désarticuler durablement toute capacité de résistance collective. Cette violence a laissé des traces indélébiles dans les corps, les familles et les trajectoires de vie.
La dictature chilienne a été répressive et profondément idéologique. Sous couvert de lutte contre le communisme, elle imposa un modèle économique ultra-libéral, détruisant les structures de protection sociale et redéfinissant le rôle de l’État. Ce double héritage, entre violence politique et transformation économique, explique en grande partie la persistance de fractures sociales profondes dans le Chili contemporain.
La fin officielle de la dictature en 1990 n’a pas signifié une rupture nette avec le passé. La transition démocratique chilienne s’est construite sur des compromis : maintien de cadres juridiques hérités du régime militaire, lenteur des poursuites judiciaires, amnisties de fait, continuité des élites économiques et administratives.
Cette transition prudente a permis la stabilité institutionnelle mais au prix d’un travail de mémoire fragmentaire et inégal. Si des commissions de vérité ont documenté les crimes, si des procès ont été menés, ils sont restés tardifs, partiels et souvent entravés. De nombreux responsables de la répression ont échappé à la justice pendant des décennies, certains jusqu’à leur mort.
Cette mémoire incomplète explique pourquoi la dictature continue de hanter le présent chilien. Elle persiste dans les structures économiques et institutionnelles et dans les représentations politiques. Contrairement à d’autres pays d’Amérique latine, le Chili n’a jamais connu de consensus social fort autour d’une condamnation totale et incontestable du régime militaire.
C’est dans cet espace ambigu que s’inscrit aujourd’hui la parole de l’extrême droite.
Le négationnisme : une menace contemporaine pour la société, la mémoire et l’histoire
Le négationnisme ne se manifeste pas toujours sous la forme brutale du déni. Il avance souvent masqué, enveloppé dans un vocabulaire de « nuance », de « contextualisation » ou de « réconciliation nationale ». Au Chili, comme ailleurs, il ne consiste pas tant à nier frontalement les crimes de la dictature qu’à les relativiser, à les requalifier, à les dissoudre dans un récit où la violence d’État devient une réponse regrettable mais nécessaire.
Cette évolution n’est pas anodine. Elle marque le passage d’un débat historique à un projet politique.
Le négationnisme contemporain fonctionne rarement par la falsification directe des faits. Les chiffres des morts, des disparus, des torturés sont désormais connus, documentés, inscrits dans les rapports officiels. La stratégie est plus subtile : elle consiste à déplacer le regard.
On parle de « contexte de guerre froide », de « menace communiste », de « chaos préalable », comme si ces éléments pouvaient expliquer, voire excuser la torture, les disparitions forcées ou les exécutions extrajudiciaires.
Ce glissement est particulièrement dangereux, car il transforme l’exception en précédent. Si la dictature a été brutale mais efficace, si elle a permis la stabilité ou la croissance, alors la violence politique cesse d’être impensable. Elle devient une option parmi d’autres.
L’arrivée au pouvoir d’un président qui relativise les crimes du régime militaire donne à ce discours une légitimité nouvelle. Ce qui relevait auparavant de marges idéologiques s’installe au cœur de l’État. Le négationnisme cesse d’être une opinion pour devenir une trame interprétative officielle.
Cette évolution inquiète les associations mémorielles chiliennes, qui alertent sur un risque précis : celui de voir les politiques publiques se détourner progressivement du travail de mémoire, réduire les financements, marginaliser les lieux de commémoration, voire remettre en cause les acquis judiciaires obtenus de haute lutte.
Ce processus est rarement brutal. Il s’opère par l’usure : moins de moyens, moins de reconnaissance, moins de visibilité. Jusqu’à ce que la mémoire devienne un sujet secondaire, relégué aux victimes elles-mêmes.
Le négationnisme fragilise aussi la capacité d’une société à se protéger contre la répétition de ses propres violences. L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle se rejoue lorsque les limites morales s’estompent.
En banalisant la dictature, on banalise l’idée qu’un État puisse suspendre les droits, désigner des ennemis intérieurs, criminaliser l’opposition ou les minorités au nom de l’ordre. Les discours contemporains sur l’immigration, la sécurité ou les mouvements sociaux résonnent dangereusement avec les rhétoriques du passé.
Les anciens prisonniers politiques, les familles de disparus, les exilés le rappellent avec insistance : la mémoire est un système d’alerte. Elle sert à identifier les signaux faibles, les mots qui préparent les actes, les récits qui rendent la violence acceptable.
Le négationnisme prospère d’autant plus facilement que la mémoire collective chilienne est profondément fragmentée. La dictature n’a pas été vécue de la même manière selon les classes sociales, les territoires, les générations. Pour certains, elle reste associée à la peur et à la perte ; pour d’autres, à une période d’ordre et de stabilité relative.
Cette fracture mémorielle est aujourd’hui exploitée politiquement. Elle oppose la gauche et la droite, mais aussi victimes et sceptiques, témoins et héritiers distants. Dans ce contexte, la parole des survivants est parfois disqualifiée comme « partisane », « idéologique » ou « tournée vers le passé ».
C’est précisément ce déplacement qui constitue l’un des dangers majeurs du négationnisme : transformer la mémoire en opinion, et la vérité historique en simple point de vue.
Face à cette menace, les gardiens de la mémoire défendent une conception exigeante de la démocratie, fondée sur la reconnaissance des crimes, la responsabilité de l’État et la transmission des leçons de l’histoire.
Leur combat se déroule souvent dans l’indifférence, parfois dans l’hostilité, mais il demeure essentiel car une démocratie qui tolère le négationnisme affaiblit ses propres fondations. Elle accepte que l’arbitraire puisse être réhabilité, que la violence puisse être justifiée, que l’oubli devienne une politique.
Au Chili, plus de trente-cinq ans après la fin officielle de la dictature, la question n’est donc pas seulement de savoir comment se souvenir, mais pourquoi se souvenir. La réponse est simple et exigeante : parce qu’une société qui renonce à sa mémoire renonce aussi à sa capacité de dire non lorsque l’histoire menace de recommencer.
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Lexique
Pinochétisme : Ensemble des pratiques, idéologies et héritages politiques issus de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990), mêlant autoritarisme, ultra-libéralisme économique et répression systématique des oppositions.
Justice transitionnelle : Ensemble de mécanismes (procès, commissions vérité, réparations) visant à reconnaître les crimes d’un régime passé et à restaurer l’État de droit.
Négationnisme : Stratégie idéologique consistant à nier, minimiser ou justifier des crimes historiques, souvent sous couvert de relativisation ou de « contextualisation ».
Révisionnisme : Relecture idéologiquement orientée de l’histoire visant à en modifier le sens politique, distinct de la recherche historique scientifique.



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