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Les Fantômes de Jonathan Millet : la Syrie hantée, ou comment le cinéma rend justice à celles et ceux qui n'ont plus de voix

  • Alice
  • 15 déc. 2025
  • 11 min de lecture

Dans le vacarme continu de l'actualité mondiale, certaines tragédies s'effacent peu à peu, englouties sous d'autres guerres, d'autres urgences. La Syrie est de celles-là. Pourtant, derrière l'expression désormais abstraite de "conflit syrien", il reste des corps, des voix, des absents, des survivants et des fantômes. C'est précisément ce que met en scène le premier long-métrage de Jonathan Millet, Les Fantômes, un film d'espionnage intime, tendu, presque spectral, qui donne à voir ce qu'on ne montre que très rarement : l'après, la survivance, le traumatisme et la mémoire.


Les Fantômes : Un film d'espionnage et de survivant


Les Fantômes s'inscrit dans la tradition du film d'espionnage, mais en le retournant de l'intérieur. Loin des gadgets, des agents doubles et des intrigues géopolitiques spectaculaires, le film de Jonathan Millet détourne le codes du genre pour en faire un territoire intime, presque psychique. L'espionnage n'est plus ici un jeu de masques entre Etats, mais une activité secrète, clandestine menée par des hommes et des femmes sans pouvoir, sans moyens, sans protection, et surtout sans reconnaissance. Le héros de l'histoire n'est pas un professionnel du renseignement formé par une agence, c'est un survivant d'une des prisons les plus cruelles du monde, un homme détruit par la torture, qui a reconverti sa douleur en hypersensibilité et vigilance.

Historiquement, ce renversement est extrêmement important. Cela traduit donc le passage d'une géopolitique que l'on pourrait appeler classique (celle des Etats, des services secrets, des alliances visibles) à une géopolitique de l'ombre, où ce sont désormais les victimes elles-même qui traquent les bourreaux.

Ce mouvement est directement inspiré de réseaux réels de Syriens et Syriennes en exil, comme la cellule Yaqaza ("Le Réveil"), qui ont procédé à des enquêtes longues et dangereuses pour identifier des responsables de crimes parfois réfugiés dans les mêmes centres d'accueil qu'eux. Le traumatisme devient alors un outil de reconnaissance et la mémoire un instrument d'enquête.


Ce choix narratif et esthétique a une portée politique profonde. Le film rappelle que les dictatures ne s'arrêtent pas aux frontières. Les criminels de guerre ne disparaissent pas avec la chute d'un régime : ils changent de nom, de pays, parfois même de visage. Le mal ne se volatilise pas : il migre. L'Europe devient ainsi un espace traversé par les conséquences de la guerre syrienne, y compris dans ses zones les plus paisibles. Strasbourg, ville de droits humains par excellence, devient dans le film un théâtre d'ombres, un labyrinthe où les survivants tentent de repérer leurs bourreaux sous les traits banals d'un voisin ou d'un collègue.

En intégrant une dramaturgie du doute et de l'incertitude, Jonathan Millet évite toute simplification morale. Hamid ne sait pas avec certitude s'il a retrouvé la bonne personne. Le film creuse cette angoisse : comment être sûr lorsque le souvenir est fragmenté par la douleur, lorsque les bourreaux portaient des cagoules et les victimes des bandeaux sur les yeux, lorsque l'enfer était plongé dans l'obscurité ? Ce trouble renvoie directement à un problème historique majeur de l'après-guerre syrienne : celui de la preuve. Comment établir la responsabilité pénale dans un sytème où la destruction des archives, la disparition forcée et la clandestinité des services de renseignement ont organisé l'effacement méthodique des traces ?

Dans ce sens, Les Fantômes est un film profondément juridique. Il interroge la possibilité même de la justice après un régime fondé sur la négation du droit. La traque de Hamid est habitée par une question obsédante : est-il encore possible de nommer le crime quand tout a été fait pour le rendre invisible ? Le film nous place donc dans cet inconfort. Il nous dit qu'il ne suffit pas que le bourreau disparaisse pour que le mal disparaisse avec lui.


Saydnaya : un abattoir politique au coeur de l'Etat syrien


La prison militaire de Saydnaya est l'un des centres névralgiques du système syrien. Pour comprendre son histoire, il faut revenir à la nature même du régime syrien, établi sur une militarisation extrême de la société depuis les années 1970 sous Hafez el-Assad, puis consolidé par son fils Bachar. Ainsi, la prison n'a jamais été conçue comme un simple lieu de détention, mais comme un véritable instrument de terreur. Incarcérer à Saydnaya voulait dire anéantir une personne.


Ce qui distingue Saydnaya, c'est aussi son organisation bureaucratique de la mort. Les rapports d'Amnesty International qu'a mobilisé Jonathan Millet dans son travail décrivent une mécanique industrielle de l'exécution. Il s'agit d'une politique centralisée, avalisée par les plus hautes autorités de l'Etat. Les pendaisons collectives nocturnes, les simulations de transferts, les coups avant l'exécution, les corps emmenés en camion à l'aube témoignent d'un protocole. Et dans toute dictature, le protocole est une signature.

Cette logique situe Saydnaya dans la catégorie des camps. Non pas au sens strict du XXe siècle, mais comme un lien conçu pour produire de la disparition. Tout corps est réductible au néant. La prison participait ainsi à une stratégie de domination radicale visant à pulvériser toute possibilité d'opposition par la peur absolue.

Les témoignages évoquent une expérience presque métaphysique de l'enfermement. L'interdiction de parler, l'effacement des horaires, l'absence de lumière, les coups distribués sans raison apparente produisaient un déracinement total de l'être. Le détenu ne savait plus s'il vivait le jour ou la nuit. La répétition quotidienne de la mort dans les cellules voisines abolissait toute projection vers l'avenir. La survie devenait aléatoire, presque arbitraire. Les violences sexuelles, l'humiliation, la faim utilisée comme arme, la déshumanisation méthodique relèvent d'une stratégie de destruction identitaire. A Saydnaya, on enlevait les noms, les visages et les liens. La disparition forcée devenait la forme suprême de punition.

Ce qui rend aujourd'hui Saydnaya encore plus tragique, c'est que malgré la chute du régime, une immense partie de la vérité repose toujours sous terre. Des fosses communes existent, mais leur cartographie reste incomplète. Des familles attendent encore une trace, un nom. La Syrie post-Assad, comme l'Argentine après la dictature, comme l'Europe après la Shoah, entre dans une ère redoutable : celle du deuil impossible.


Dans ce contexte, Les Fantômes fait oeuvre d'histoire autant que de cinéma. Il ne filme pas Saydnaya, mais il la ressuscite dans ses conséquences. Il montre ce que cette prison poursuit après sa fermeture possible : une guerre à l'intérieur des vivants. Le film rappelle ainsi qu'un pays ne sort pas indemne d'un système carcéral fondé sur l'extermination. Il en reste des corps hagards, des silences et des générations fracturées.


Après la chute de Bachar : la Syrie face à son vertige


La chute de Bachar el-Assad n'a pas marqué la fin du drame syrien. Elle a seulement ouvert une phase, tout aussi redoutable : celle de l'après. L'après-dictature signifie, plus que la paix, l'apparition brutale de tout ce qui était enseveli sous la peur. Les prisons s'ouvrent, mais les fantômes sortent avec les vivants. Le régime tombe, certes, mais pas ses crimes.


Historiquement, aucun pays n'émerge indemne d'un système fondé sur la terreur organisée. L'Allemagne de 1945, le Chili de Pinochet, l'Argentine post-junte, la Bosnie après les accords de Dayton : dans tous ces cas, la fin officielle des violences n'a pas apporté immédiatement la reconstruction morale. Elle a au contraire révélé l'étendue des destructions invisibles. La Syrie appartient désormais à cette cartographie douloureuse des nations qui doivent se reconstruire matériellement, psychiquement, juridiquement et culturellement.

Les premières semaines qui ont suivi l'effondrement du régime ont laissé surgir une vérité insoutenable : des milliers de détenus ont été libérés, mais des dizaines de milliers restent portés disparus. Les centres de détention ont été vidés, mais les fosses communes ne se sont pas ouvertes d'elles-mêmes. Les visages sont revenus dans les rues, mais d'innombrables familles cherchent encore un nom ou ne serait-ce qu'un fragment de preuve.

Comme toujours après les dictatures, les archives auraient dû être la clef. Mais en Syrie, comme ailleurs avant elle, le pouvoir a tenté son dernier crime : effacer les preuves. Dossiers brûlés, registres pillés, documents abandonnés ou détruits dans des centres désertés à la hâte. Ce phénomène est bien connu des historiens de la répression politique : l'archive devient une cible stratégique dès que le régime vacille. La mémoire est une menace plus durable que les insurgés.

Et pourtant, la disparition matérielle des preuves ne signifie pas pour autant la disparition de la vérité. Elle la rend simplement plus fragile, plus humaine aussi, plus dépendante des corps survivants. Et c'est là que se joue désormais une bataille silencieuse, celle pour le récit.


La Syrie entre dans l'une des phases les plus dangereuses de toute histoire post-autoritaire : celle où le pays doit choisir entre le refoulement et la clarté, entre la paix factice et la vérité douloureuse. Là où certains réclament l'oubli au nom de la stabilité, d'autres demandent des comptes au nom des morts. Là où certains veulent tourner la page, d'autres cherchent encore à lire ce qui n'a jamais été écrit. Le risque est immense : que l'impunité survive au régime, que les bourreaux se dissolvent dans la foule, que les tortionnaires deviennent des anonymes, que les victimes restent marquées à jamais.

C'est aussi ce danger qu'expose Les Fantômes. Le film donne à voir cette zone de trouble où la chute du tyran ne suffit pas à réparer les âmes. Il rappelle que l'Histoire ne se termine jamais le jour où un régime tombe : elle commence réellement ce jour-là.


Témoigner : survivre ne suffit pas


Dans les récits des rescapés de Saydnaya, ce ne sont pas tant les sévices qui frappent que le silence imposé. Les prisonniers étaient tenus au mutisme, privés de nom, dissous dans des numéros. Et à leur sortie, le monde leur demande paradoxalement de "tourner la page". Mais l'Histoire nous enseigne une leçon fondamentale : sans récit, il n'y a pas de justice. Sans témoignage, il n'y a pas de mémoire. Sans mémoire, il n'y a pas de reconstruction possible. Témoigner, c'est inscrire une violence individuelle dans une responsabilité collective, transformer une histoire personnelle en élément d'Histoire.

Les grands procès du XXème siècle comme Nuremberg, Buenos Aires, La Haye, ont tous reposé sur cette alchimie : des voix brisées devenaient des preuves. Là où les archives manquaient, les survivants parlaient. Là où les documents avaient été brûlés, les récits devenaient des dossiers.

Mais témoigner est aussi dangereux en plusieurs sens. Un danger psychique d'abord : revivre ce que l'on a tenté d'oublier. Un danger politique ensuite : nommer des criminels qui vivent parfois encore libres, parfois protégés. Et enfin, un danger social : être cru ou ne pas l'être. Etre écouté ou être réduit au silence une deuxième fois.


Les Fantômes met en scène cette tension avec une grande force. Hamid n'est pas un héros au sens littéraire du terme. C'est un homme fêlé, hanté avec pour combat celui d'identifier. Et cette quête est autrement plus insupportable. Elle exige une éthique, une retenue, une lucidité douloureuse et pose une question vertigineuse : comment transformer sa mémoire détruite en outil pour la justice sans sombrer dans la vengeance ?


La justice internationale : lente, mais réelle


L'une des grandes illusions qui accompagnent toujours la chute d'une dictature est l'idée que la justice suivra mécaniquement la libération. L'histoire montre pourtant l'inverse : plus un régime s'est rendu coupable de crimes massifs, plus la reconstruction juridique est longue, fragile et semée d'obstacles. La Syrie ne fait pas exception. Elle appartient désormais à ce temps paradoxal des sociétés d'après, où l'ampleur des crimes rend leur poursuite presque incommensurable.

Le régime syrien a incarné ce que les juristes appellent un "système criminel d'Etat". Les tortures, disparitions forcées et exécutions n'étaient pas le fait de dérapages isolés, mais de chaînes de commandement structurées, bureaucratisées et durables. Cette organisation même de la violence rend son jugement extrêmement complexe. Comment juger des milliers de responsables ? Comment démêler un appareil sécuritaire construit précisément pour ne jamais laisser de traces exploitables ? Comment établir une responsabilité personnelle dans un système fondé sur l'anonymat, la clandestinité et le déni ?

C'est là qu'intervient un principe fondamental du droit international contemporain : la compétence universelle, que le film Les Fantômes évoque en filigrane à travers la traque des bourreaux réfugiés en Europe. Ce principe affirme que certains crimes sont si graves qu'ils relèvent de toute l'humanité. Crime contre l'humanité, torture, génocide, crimes de guerre : ces actes ne sont pas "internes" à un pays mais ils sont bel et bien internationaux par essence. Lorsqu'un Etat refuse de juger ses propres criminels, d'autres juridictions peuvent s'en saisir.


L'histoire du XXème siècle éclaire cette évolution. Après la Seconde Guerre mondiale, le tribunal de Nuremberg a fondé une nouvelle idée du droit : un individu peut être jugé au nom de principes qui dépassent son Etat. Cette notion est devenue centrale dans les procès des dictatures latino-américaines, dans les tribunaux internationaux pour la Yougoslavie ou le Rwanda, puis dans les procédures contemporaines contre des responsables syriens.

Les audiences ouvertes en France, en Allemagne ou en Suisse témoignent d'une rupture historique : pour la première fois, des officiers de haut rang du régime syrien sont condamnés pour crimes contre l'humanité. Ces procès écrivent une jurisprudence mondiale, ils disent au monde que les bourreaux n'échapperont pas indéfiniment à leur responsabilité. Mais cette justice est lente, par nature. Elle avance dossier par dossier, témoignage par témoignage, souvent en l'absence des accusés. Elle repose sur des témoignages fragiles, parfois difficiles et douloureux à recueillir, parfois contestés même, souvent attaqués par la propagande. C'est une justice profondément imparfaite, frustrante, mais qui existe.


Les Fantômes se situe aussi dans cet interstice : celui entre l'impunité systémique et la possibilité nouvelle du jugement. La quête de Hamid ne conduit pas à un triomphe spectaculaire mais plutôt à une forme d'attente vertigineuse, celle d'une justice qui dépend désormais de procédures opaques, de juges étrangers, de mécanismes collectifs bien plus vastes que l'individu. Le film rappelle ainsi que la justice n'est pas une catharsis immédiate mais un lent travail d'archives, de mémoire et de parole. Une oeuvre de réparation toujours imparfaite, mais radicalement nécessaire. Dans un monde globalisé, l'effacement national ne garantit plus l'impunité éternelle. Et c'est peut-être là l'un des seuls acquis durables des grandes tragédies du siècle passé : les crimes du présent construisent le droit de demain.


Ce que Les Fantômes révèle de notre époque

Les Fantômes est un film sur notre rapport contemporain à la violence politique, à la justice et à l'oubli. S'il nous touche si profondément, c'est parce qu'il raconte une histoire universelle : celle des sociétés incapables de solder leurs crimes et condamnées à en porter les retours fantomatiques. Là où l'Histoire officielle proclame la fin d'un régime, le film montre que pour les individus, rien n'est jamais véritablement terminé.


Jonathan Millet filme une situation politique précise, mais il en tire une leçon globale. Les systèmes de surveillance, de torture, de disparition produisent des conséquences qui dépassent leur propre temporalité. Ils condamnent le futur. La Syrie après Bachar ressemble ainsi à toutes les sorties de dictature : instable, blessée, traversée de mémoires concurrentes et de vérités incomplètes. Ce que nous appelons « transition » est souvent une illusion rassurante. En réalité, il n’existe pas de pont neutre entre la terreur et la paix. Seulement des zones grises, des fragments, des survivances.

Le film dévoile avec lucidité que la justice internationale, aussi nécessaire soit-elle, n’est pas une solution totale. Elle est un processus, et pas une réparation, une tentative de donner un cadre juridique au chaos. Une manière d’introduire du droit là où tout fut arbitraire, sans bien sûr réparer les absences. Elle ne restitue pas les corps ni les enfances volées. Elle crée au mieux un langage commun pour nommer le crime, et parfois une reconnaissance publique de la souffrance. C’est immense mais complètement insuffisant.


C’est ici que le cinéma entre dans l’équation historique, comme acteur à part entière de la mémoire collective. Là où les tribunaux jugent les faits, le cinéma juge le sens. Là où le droit dit ce qui est interdit, l’art dit ce qui ne doit plus être oublié. À travers Hamid, Les Fantômes nous place dans une position inconfortable mais salutaire : celle du témoin secondaire. Nous n’avons pas vécu la prison. Nous ne voyons jamais les images de Saydnaya. Mais nous héritons désormais de leurs traces. Et ce transfert est politique.

Le film pose implicitement une question importante à nos sociétés démocratiques : que faisons-nous des survivants ? Les écoutons-nous réellement, ou les tolérons-nous à distance ? Acceptons-nous que leur traumatisme dérange notre confort ? Ou exigeons-nous d’eux qu’ils deviennent discrets une fois accueillis ?

Le cinéma, ici, n’adoucit pas la réalité. Il la radicalise. Il nous oblige à comprendre que l’histoire de la Syrie ne se joue pas seulement à Damas, à Alep ou à Saydnaya, mais aussi dans nos villes européennes, dans nos tribunaux. Il rappelle que les dictatures sont de véritables failles internationales, bien plus que de simples trahisons nationales.


Lexique


Bachar el-Assad : Président de la Syrie de 2000 à sa chute en décembre 2024, héritier d’un régime autoritaire construit par son père Hafez el-Assad. Son pouvoir s’est caractérisé par une militarisation extrême de la société, une répression systématique de toute opposition politique et l’usage massif de la torture, des disparitions forcées et de bombardements contre la population civile durant la guerre déclenchée en 2011.


Compétence universelle : Principe juridique selon lequel les crimes les plus graves (crimes contre l’humanité, crimes de guerre, torture) peuvent être jugés par n’importe quel État, quel que soit le lieu où ils ont été commis et la nationalité des responsables ou des victimes. Ce mécanisme permet aujourd’hui à des tribunaux européens de poursuivre des responsables syriens.


Saydnaya : Prison militaire située au nord de Damas, considérée comme l’un des lieux les plus meurtriers du régime syrien. Des milliers de détenus y furent exécutés, torturés ou affamés. Ce site est devenu un symbole international des crimes du régime.

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